Principaux prix littéraires en France

Aucun autre pays au monde ne peut se prévaloir d’un nombre si important de prix littéraires, au point qu’après avoir dépassé le chiffre astronomique de 2000 récompenses plus ou moins prestigieuses, nous avons arrêté de les compter !

Les Français, passionnés d’égalité, sont également passionnés par les privilèges conférés par les distinctions et les décorations. Tout est prétexte à remise de prix et de médailles.[1]Christine Evain et Frédéric DorelL’industrie du livre en France et au Canada : Perspectives, L’Harmattan, 2008

C'est que nos immortels eux-mêmes semblent donner le mauvais exemple, ils ne sont pas seulement prolixes avec les mots, leur vénérable Académie française — cette doyenne des prix littéraires modernes — distribue pas moins de… soixante-dix récompenses par an aux différents laurés qui sont invités à se mirer sous sa divine coupole.

Réception à l'Académie française en 1932 : vue de la salle pendant la réception - Source : Gallica.frRéception à l'Académie française en 1932 : vue de la salle pendant la réception - Source : Gallica.fr

Au-delà de cette institutionnalisation de la consécration littéraire, de son folklore essentiellement germanopratin, des vifs débats qu’elle ne manque pas d’engendrer rentrée après rentrée, du prestige souvent éphémère que la remise d’un prix confère à son auteur(e), ce phénomène national est cependant un élément fondamental pour la vitalité de l’activité éditoriale et donc pour l’industrie culturelle française dans son ensemble. 

Cent sept ans après la création du Goncourt, la saison des prix continue de magnétiser la vie éditoriale française, dans une mise en scène parfaitement rodée, riche en rebondissements, souvent très efficace. Comme si tout, y compris les soupçons, ne faisait finalement qu’alimenter éternellement la machine à créer des sensations.[2]Alain Beuve-Mery, Raphaëlle Rérolle, Christine RousseauPrix : pourquoi ça marche encore ?, Le Monde, 4 novembre 2010

Car les « prix » et les « rentrées » littéraires sont les deux principaux événements qui stimulent – et structurent même pour partie — l’économie de la filière du livre en France, en permettant à la littérature et à ses acteurs de s’imposer dans la vie culturelle nationale pendant plusieurs mois grâce à une médiatisation exceptionnelle que l’on ne retrouve nulle part ailleurs. 

Bouquiniste installée sur les quais du boulevard de la Bastille photographiée par Eugène AtgetBouquiniste installée sur les quais du boulevard de la Bastille photographiée par Eugène Atget vers 1910 - Source : Gallica.fr

La seule rentrée littéraire dite « de septembre » représente plus ou moins un cinquième du chiffre d’affaires annuel du secteur de l’édition, pourcentage qui est réalisé lui-même par seulement 5 % des ouvrages de la « saison », c’est-à-dire les livres obtenant l’un des « grands prix d’automne ».

Dans ce sens, ces manifestations médiatiques restent des leviers indispensables pour dynamiser la culture écrite et sa production, mais, également, pour réveiller périodiquement l’intérêt du public pour les littératures et leurs auteur(e)s.

Que l’on soit « pour » ou « contre » les prix, force est donc de constater que la France leur doit sa réputation toujours renouvelée de « nation littéraire », qu’ils contribuent à l’exceptionnelle vitalité de l'art d’écrire, à sa pluralité incontestable et, ce faisant, qu’ils œuvrent indirectement pour la préservation d’un aspect de cette « exception culturelle » que notre pays revendique — non sans certaines raisons ? — avec fierté.

Le choix de consacrer des espaces numériques de mémoire aux prix littéraires français les plus emblématiques s’inscrit dans cette perspective, tout en essayant de rester éloigné du tohu-bohu offert par le maelström mercantile ou idéologique de leurs actualités saisonnières — souvent harassant, toujours fugace.

Notre approche se veut résolument sociohistorique, car à travers la vie et l’étude de quelques prix choisis, ce sont les mœurs littéraires d’une époque, celles de ses gens de lettres, qui se dévoilent.

Ultimes avatars d'un XIXe siècle finissant, les prix littéraires nous font basculer dans ce qui semble caractériser notre XXIe siècle, à savoir la désacralisation de l'écrivain et de la littérature, le dégonflement de l'image de l'un et l'appauvrissement de la fonction sociale de l'autre[3]Sylvie DucasLes prix littéraires à quel(s) prix ?, Éditions La Découverte, 2013

Plus encore : cet examen nous donne accès, année après année, aux préoccupations et aux pensées d’une élite intellectuelle, aux grands débats d’idées qui les accompagnent, aux orientations morales ou philosophiques que valide in fine l’octroi de ces récompenses un rien schizophréniques — souvent honnies mais toujours recherchées par les auteur(e)s puisque, dans un monde hypermédiatisé, elles garantissent une visibilité littéraire indispensable au succès.

Si, pour une époque donnée, la littérature reste l’un des miroirs les plus sûrs de sa société, alors les prix littéraires sont assurément les fidèles reflets de sa culture officielle et de ses modes de penser.

Jean-Marc BASTARDY,
Directeur de la publication

1. Les Essentiels

Le prix Femina : « réparer une injustice »

« En réaction à la misogynie tacite des Goncourt, un jury entièrement féminin réuni autour de la comtesse de Noailles par la revue La Vie heureuse crée, en 1904, un autre prix annuel du roman qui deviendra le prix Femina…»[1]Maurice Lemire, Denis Saint-Jacques, La vie littéraire au Québec : Volume 5

Le prix Goncourt : « contre l'Institution »

« Le 21 décembre 1903, neuf des dix membres de l'Académie des Goncourt se réunirent chez Champeaux, place de la Bourse, afin de décerner le premier prix Goncourt, selon la volonté exprimée par Edmond dans son testament.»[2]Sophie Spandonis, Les Goncourt dans leur siècle, Un siècle de “Goncourt”

Le prix Renaudot: « la revanche des informateurs littéraires »

«  Publiciste et philanthrope français, Théophraste Renaudot (1586-1653) est un personnage hors du commun. Médecin de Louis XIII et ami de Richelieu, il est à l'origine d'institutions qui ont survécu jusqu'à aujourd'hui…»[3]Pierre Roudy, Théophraste Renaudot : Journaliste & médecin du peuple, Éditions Le Bord de l'eau, 2006

Le prix Médicis : « réinventer la littérature »

«  Du neuf ! C’est ce que Gala Barbisan et Jean-Paul Giraudoux demandent aux auteurs s’ils veulent être couronnés par ce tout nouveau prix littéraire en 1958. Ils souhaitent trouver du renouveau dans l’écriture… »[4]Jean-Joseph JULAUD, La littérature française pour les Nuls, First, 2014

Le prix Interallié : « la fronde des critiques »

«  Le 2 décembre 1930, le cercle Interallié est au complet. Dans une salle, enfermé en conclave, le jury délibère. À côté, une section de journalistes littéraires attend le résultat du vote. Les minutes passent. Puis les heures. L'attente devient longue, si longue, trop longue…»[5]Dan Franck, Le temps des Bohèmes, Grasset, 2015

Le Grand prix du roman : « la reconnaissance d'un genre »

«  Les membres de l’Académie ont examiné la question du « roman », jusqu’à présent privilégié par le grand-prix […] Et il a été reconnu qu’il fallait attribuer à une œuvre d’imagination de qualité un prix spécial annuel qui a été fixé à 5,000 francs… »[6]Le Temps du 21 mars 1914, Compte-rendu de la séance du 20 mars 1914 de l'Académie française

Le prix des Libraires : « le choix des prescripteurs »

«  Le prix des Libraires est créé en 1955 dans un contexte déjà révélateur des mutations de l’espace de la médiation et de la prescription du livre : concurrence féroce du poche et des clubs de livres, inflation des offices, démultiplication des points de vente — « tous ces commerçants qui se servent du livre au lieu de le servir »…»[7]Sylvie Ducas, La Littérature à quel(s) prix ?, La Découverte, 2013

Le prix Maison de la Presse: « girondisme littéraire »

«  Cette fois, le “parisianisme” ne triomphe pas. On n’obéit plus à l’étiquette des cours littéraires de la rive gauche et de la rive droite. Ce n’est pas le hasard, mais le goût qui fait bien les choses. Et c’est peut-être pour cela que les prix des Maisons de la Presse sont avant tout des prix populaires… »[8]Pierre Ajame, Des prix sans « parisianisme », Le Nouvel Observateur, 1975

Le prix Décembre: « halte aux magouilles ! »

«  Le ver est dans le fruit : brisons le fruit, semble penser une nouvelle vague de réformateurs qui, pour toute parade, ne trouve que… la création de nouveaux prix ! En 1989, sous l’égide de Philippe Dennery, propriétaire du graveur et papetier Cassegrain, naît le prix Novembre…»[9]Journal La Croix, Prix littéraires : un siècle de rivalités, 25 octobre 2010

Le prix de Flore: « fleurer les talents de demain »

«  Le Café de Flore ne se moque pas de sa clientèle. Le chef-lieu de Saint Germain où la note peut se révéler salée, rince une fois l'an «ses gens» à l’occasion du Prix de Flore. Le festin est orgiaque. Huîtres, fromages, Pata negra, foie gras. L’écrivain sans le sou a là de quoi tenir jusqu’au week-end.… »[10]Marie Ottavi, Le prix de Flore jusqu'à plus soif, Libération, 9 novembre 2012

2. Les Incontournables

Le Grand prix des lectrices de ELLE : « les femmes savent lire aussi »

« Le prix des lectrices est créé en 1970 dans la perspective des États généraux [ de la femme ], parce que « l’outil culturel essentiel des Français est la lecture ». Pour la première année, le jury des lectrices de Elle a été invité à noter les romans qui avaient reçu les principaux prix…»[11]Claire Blandin, Femmes de lettres dans la presse féminine (1964-1974), COnTEXTES, 2012

Le prix du livre INTER : « un été en lectures »

« C’est une idée de Paul-Louis Mignon, en vue des vacances de 1975, en dehors de la saison des prix, sans aucune intention de pérennité. Dès le départ, il fonctionnait selon le mode actuel. Un jury de lecteurs volontaires, douze hommes et douze femmes recrutés parmi les auditeurs…»[12]Interview de Éva Bettan (Sécrétaire du prix) par Alain Nicolas, Un beau bébé du service public, journal L'Humanité du 5 juin 2011

Le prix Goncourt des lycéens : « faire élire pour faire lire* »

« Des jeunes dont à peine 10 % avaient une passion pour la lecture vécurent ces deux mois dans l’exaltation d’un défi à relever. Ils ont été à la fois mobilisés et flattés qu’on leur demande leur avis sur des textes littéraires et contemporains. Ils ont prouvé qu’ils étaient capables d’exprimer un goût, sans pour autant vouloir l’ériger en critère universel…»[13]Philippe Kientzky, Le prix Goncourt des lycéens, 2007

*Expression de Sylvie Ducas

Le grand prix RTL - LIRE : « lectures interactives »

« En début d’année, quatre-vingts lecteurs de tous âges, professions et origines, sont choisis par vingt libraires de France, renouvelés chaque année. Les élus s’engageront à lire cinq livres en l’espace d’un mois environ. Les lecteurs deviennent ainsi des jurés occasionnels, défendant comme les professionnels, les chances de leur poulain…»[14]Bertrand Labes, Le Guide des prix et concours littéraires, Éditions du Rocher, 2008

Le prix Wepler - Fondation La Poste: « Des styles, des écritures, des mots »

« Qu’on ne connaisse d’autre supériorité que celle du génie ; que la considération y soit le prix du travail ; enfin que les récompenses y viennent chercher les talents et ne leur soient point enlevées par l’intrigue. Car il ne faut pas s’y tromper : on nuit plus au progrès de l’esprit en plaçant mal les récompenses qu’en les supprimant…»[15]Cette citation de Jean Baptiste Le Rond d'Alembert (Discours préliminaire de l'Encyclopédie, 1751) est devenue la devise des jurés du prix Wepler.

Le prix du roman Fnac : « coup d’envoi des prix littéraires »

« Comme chaque été depuis bientôt 15 ans, la Fnac fait bosser 400 de ses libraires et 400 de ses clients-adhérents entre mai et juillet. Ils sont chargés de faire un tri dans l’avalanche de romans à paraître fin août, début septembre. But de l’opération : décerner le prix du roman Fnac au moment où les derniers vacanciers remballent leurs sacs de plage pour reprendre le chemin de leurs librairies habituelles…»[16]BibliObs, Prix du Roman Fnac 2015 : les 30 titres sélectionnés, 2015

Le Grand prix de littérature : « la consécration d'une oeuvre »

« Que les contempteurs de l’Académie cessent donc de se scandaliser ; il ne fut pas question de couronner un ouvrage achevé, d’un métier sûr de soi. L’Académie cherchait parmi les jeunes hommes de lettres la meilleure promesse de talent. On ne saurait que la louer hautement de son choix, puisque l’Élève Gilles promet, non seulement pour son auteur, mais en quelque sorte pour une littérature nouvelle de l’avenir …»[17]François Le Grix,  La Revue hebdomadaire : romans, histoire, voyages, Rubrique Les Livres, juin 1906

Prix France Télévisions : « mots cathodiques »

« Un dialogue s’établissait par l’intermédiaire du téléviseur. Je revois des échanges d’idées, des bons mots et quelques prises de bec épiques. Avec eux, j’ai appris la parole. Je prends conscience que la télévision publique m’a sauvé. Elle m’a sorti du milieu dans lequel je grandissais. Il n’y avait pas de bibliothèque au domicile familial…»[18]Francis Guthleben, Sauvons France Télévisions, Ginkgo, 2015

Le prix du Quai des Orfèvres : « lettres de police »

« L’éditeur de “Le Labyrinthe”, Jacques Catineau, fonda aussi en 1946 le prix du Quai des Orfèvres — qui survécut à la collection par les soins de Hachette, puis de Fayard — destiné à couronner « un roman de qualité mettant en valeur la police française », noble ambition qui ne fut jamais pleinement réalisée…»[19]Henri-Jean Martin, Roger Chartier, Jean-Pierre Vivet,  Histoire de l'édition française, tome 4, le livre concurrencé, Fayard - Cercle de la Librairie, 1991

Grand prix de littérature policière : « méfaits distingués »

« Maurice-Bernard Endrèbe aura été l’un des premiers et des plus importants critiques du genre policier (il détestait l’emploi et surtout l’abus du mot “polar”). Éditeur de très nombreuses anthologies, il avait fondé en 1948 le Grand prix du club des détectives qui changea très vite de nom pour devenir le désormais très célèbre Grand prix de littérature policière, qu’il a présidé sans interruption jusqu’à cette année 2005.…»[20]Les amis de Robert Margerit, Article sur Maurice-Bernard Endrèbe, Cahiers Robert Margerit n° IX, 2005